
Il m’est arrivé un jour - de manière totalement fortuite - de mettre à nu un des comportements de l’être humain des plus étranges : j’ai découvert, sans intention aucune, qu’absolument tous nos choix n’étaient en réalité que des réactions inconscientes, des tentatives sans cesse renouvelées, visant à combler des besoins fondamentaux restés vacants. Quelles que soient nos orientations, il n’y avait ni bien ni mal - et par, là aucune culpabilité ni aucun remords - mais qu’une esquisse de retour vers un équilibre perdu, perçu au tréfonds de notre être. En psychologie, nous appelons cela des compensations, mais vous comprendrez en lisant ce qui suit, que cela n’est nullement pathologique. Bien au contraire, devrais-je dire, car en prenant conscience de ce mécanisme, vous constaterez comme moi, que seule notre attitude envers cette réaction naturelle est perverse ; le reste, nullement.
J’aurais pu être un bon commercial
J’étais promis à un avenir banal : mon père souhaitait que je reprenne son affaire, celle qu’il avait créée peu de temps après notre naissance, mon frère jumeau et moi. C’était l’époque des téléviseurs noir et blanc. Les postes en couleurs étaient alors un évènement, ils se vendaient comme des petits pains.
Puis, au fil des années, les marges se sont resserrées, la gamme de produits s'est étendue et les grandes surfaces ont commencé à en vendre aussi. La concurrence commençait à se faire sentir et mon père était heureux de pouvoir bénéficier de l’aide de ses enfants devenus adolescents. Nous aidions notre papa avec plaisir.
Mes autres frères aidèrent pour la livraison de matériels et le montage d’antennes et de paraboles. Moi, j’étais au magasin.
J’aurais aimé continuer dans la voie de mon père, c’est pourquoi je fis des études de vente. Mais ma passion était orientée vers l’être humain. J’avais soif de comprendre l’homme et sentais au fond de moi, le besoin d’aider mon prochain. Bien qu’elle m’apprît beaucoup de choses, et notamment sur la manière de communiquer, la vente n’allait malheureusement pas dans ce sens.
J’avais, en grandissant, développé un sens de l’observation accru. Il faut dire que depuis ma prime enfance, j’ai toujours été plus sensible au langage inconscient qu’au langage volontaire et conscient. Ce dernier m’a d’ailleurs été totalement impénétrable pendant la majeure partie de mon enfance.
Le salon de la Hi-fi à Paris
Durant cette brève carrière de vendeur, il m’était arrivé de me rendre à quelques salons pour professionnels qui se tenaient dans la capitale.
À l’époque, la triphonie était à la mode. Souvenez-vous : un caisson de basse par terre et deux petits haut-parleurs placés, eux, en hauteur. C’était tout nouveau, et ça en jetait ! Peut-être même un peu trop.
Dans le premier stand, tous les professionnels attirés par la curiosité avaient été invités à s’asseoir pour regarder un grand écran placée sur une scène. Lorsque l’écran s’alluma, le son se déploya avec une puissance inouïe.
Le démonstrateur qui faisait le show, montra, avec fierté, deux grosses boîtes cylindriques situées légèrement en hauteur, à droite et à gauche du poste de télévision. Lorsqu’il les pointa du doigt, elles pivotèrent sur place, dévoilant à l’intérieur de chacune d’elles, un minuscule haut-parleur. C’était incroyable ! Comment si petite petite merveille pouvait-elle déverser une telle de puissance sonore ?
C’était bluffant, voire gênant, tant le son été fort.
Mon retour dans l’avion
Sur le chemin retour, je re-visionnai mentalement les différents stands et toutes les nouveautés présentées. Quelque chose me taraudait.
Toutes les marques qui présentaient la triphonie avaient toutes monté le volume sonore à la limite du supportable. Personnellement, je m’étais senti agressé. Pourquoi avaient-elles toutes, sans exception, poussé le volume aussi fort ? N’importe quel vendeur sensé se serait tout d'abord soucié du confort du client. Quelle pouvaient être leur stratégie ? Nous en mettre plein les oreilles, à la limite de la nuisance sonore ? C’était à mon avis un mauvais choix.
Je m'interrogeai. Se pouvait-il qu'il y ait une défaillance dans ce système ? Qu'augmenter le volume soit une réaction involontaire, un manière de compenser un autre problème qui se trouverait ailleurs ? Je décidais de tester cela en live, de reproduire le concept et de vérifier comment le commun des mortels se comporterait.
Un laboratoire grandeur nature
J’arrivai plus tôt que de coutume au magasin, et me dirigeai vers la vitrine des chaînes hi-fi. Je débranchai volontairement toutes celles qui ne comportaient pas d’égaliseur - procédé permettant de varier manuellement les diverses fréquences sonores -laissai connectées celles qui en disposaient, mettant sur chacune d'elles les aigus et les graves au maximum, et réduisant au plus bas les médiums, le son paraissant ainsi étouffé.
Mon idée était de recréer l'ambiance des divers stands du salon : artificiellement, je reconstituais une tri-phonie précaire, par la simple exclusion des médiums.
Le résultat ne se fit pas attendre : les premiers clients qui s’intéressèrent à la hifi ressentirent instinctivement un désagrément. Tout naturellement, quel que soit le récepteur concerné, ils allèrent droit vers le bouton de volume, et en augmentèrent le son.
Comment au final, nous choisissons toujours les mauvaises options
Je venais de découvrir une chose étrange et des plus fondamentales de la nature humaine, et de ce jour, je compris que je devais impérativement me méfier de moi-même et de mes propres connaissances, si vastes puissent-elles être. En voyant tous ces gens se précipiter pour tourner le bouton, je me rendis compte que ce que nous savons le mieux faire pouvait être une source d’erreur dans nos choix.
Ce que nous savons le mieux faire constitue potentiellement un obstacle à notre équilibre.
Observez le client : il sent instinctivement que quelque chose le gêne, et que fait-il ? Il augmente le volume. C'est de toute évidence une solution infructueuse, mais elle est économe et expéditive.
Une personne experte dans le son aurait tout de suite corrigé les médiums ! Mais le consommateur, lui, sans se poser la moindre question, se jette sur le seul bouton qu’il connaît, et le pousse au maximum. Ça ne marche pas et pourtant, c'est ce qu'il fait !
Évidemment, au bout d’un certain temps, il a des doutes, et peut-être alors, en réfléchissant, pourra-t-il détecter l’erreur et la corriger. Mais le premier réflexe demeure erroné. Il ne résout rien, il perpétue la problématique et l’amplifie.
Un train qui en cache un autre
Toutefois derrière cette découverte s'en cache une autre, bien plus importante ! Lorsque j’ai vu ces gens se précipiter sur le bouton de volume, j’ai réalisé que ce à quoi je venais d’assister était phénoménal : nous pressentons les choses, nous savons intuitivement si quelque chose "cloche". C'est un réflexe instinctif, comme si nous percevions une sorte d’équilibre et que nous soyons sensibles à tout ce qui nous en éloignerait.
Saisir cela est extrêmement important ! Nous savons, au fond de nous, ce qui est bon pour nous, et ce qui ne l’est pas ! Cela veut dire qu’il existe à l’intérieur de nous, une forme très fiable d’intelligence à laquelle nous pouvons recourir sans jamais nous tromper, à moins… de ne pas l’écouter !
Et si nous sommes conçus de façon à détecter les anomalies, nous sommes tout aussi naturellement, face à tout désagrément, poussées à y remédier, à intervenir pour retrouver le calme, pour la simple raison que nous préférons l'agréable au désagréable. C’est à la fois biologique et essentiel à notre survie.
Mais alors, pourquoi certains persistent-ils dans de mauvaises voies, en éludant toujours le vrai problème ?
La seule et unique solution la moins productive
Une des solutions, et la moins eficace, pour ne plus souffrir de ces sensations désagréables, est de simplement les faire taire et de s’arranger pour ne plus les entendre.
Imaginez : sur un tableau de bord un voyant clignote, signalant qu’il y a le feu dans la chambre n°33. Débrancher la petite ampoule du voyant serait la solution la plus stupide et la plus dangereuse qui soit, et pourtant, notre époque nous pousse à de telles attitudes : faire taire nos sensations internes, en nous faisant croire quotidiennement que notre corps est une machine défectueuse et qu’il ne convient pas de l’écouter. Ce n’est pas dit aussi clairement, mais tel est le message que notre société véhicule aujourd’hui.
Ignorer délibérément ses sensations désagréables sans s’interroger plus avant est la stratégie la plus inepte qui soit. Vous pouvez y réussir une fois, dix fois, une centaine de fois, mais elles reviendront à nouveau, à ceci près qu’elles prendront cette fois de plus en plus d’ampleur, jusqu’à devenir intolérables. Et pourtant, certains persisteront encore et encore dans leur refus. Ils lutteront contre leurs pulsions intérieures, les considérant comme des ennemies.
Nos démons intérieurs
Cette mauvaise interprétation des signaux de notre corps nous donne l’illusion qu’existe au fond de nous une autre entité, inconsciente - vécue parfois comme malsaine - qui s’oppose à nos propres choix conscients.
Prenez la faim : vous est-il arrivé d’avoir une faim dévorante, que rien ne semble pouvoir apaiser, un comportement boulimique qui vous pousse à manger tout et n’importe quoi ?
Vous mangez un paquet de biscuits, puis ingurgitez le paquet de chips et le paquet de cacahuètes y passe aussi. Vous videz le quart du frigo, puis sautez sur les glaces, sans pouvoir vous freiner. C’est plus fort que vous, vous avez faim ! Mais en même temps, cette faim de loup ne semblant pas se calmer, vous voyez les kilos s’accumuler si vous ne réfrénez pas vos pulsions. Vous pourriez vous bourrer de cochonneries jusqu'à en avoir mal. C’est dingue, non ?
Cette opposition entre le besoin impérieux, plus fort que soi, et la prise de conscience de dégrader son corps peut être vécue avec angoisse et dégoût. On parle alors de boulimie ou de trouble compulsif alimentaire.
J’imagine la confusion dans laquelle se trouvait Râmakrishna, l'un des plus grands sages de l’Inde, lorsqu’il en fut victime lors de son ascèse ! Ne sachant pas comment y remédier, il demanda conseil à l’un de ses maîtres. Et la prêtresse ne fut pas du tout étonnée. Elle ordonna que l'on prépare toutes sortes de mets dans une hutte et qu’on y enferme Râmakrishna pendant 3 jours afin qu’il y mange autant que nécessaire, sans limite. Il mangea à sa faim et ce fut fini.
Cette pulsion semble autodestructrice : elle se retourne contre la personne et met en péril sa santé. Et lorsque la personne ne peut plus y résister et qu’elle doit impérieusement y céder et se livrer malgré elle à certains actes, on parle alors de « compulsion », sauf que cette pulsion n’a nullement pour but de nuire, mais, au contraire, de ramener l’individu vers la santé !
Comment je me suis moi-même leurré
Si vous avez lu mes articles sur les sucres, vous vous souvenez qu’en nourrissant mon chat de pâtées "hard discount", l’animal y était devenu accro. Il ne cessait de m’en réclamer. En réalité, je compris plus tard qu’il était plutôt en manque de quelque chose d’essentiel qui, de toute évidence, ne se trouvait pas dans la recette, et que les additifs induisaient en erreur son instinct.
Je le compris lorsqu’en supprimant le sucre, je fus moi-même la proie d’une envie impérieuse de choses sucrées. Je crus, comme tout le monde, que j’étais accro aux sucres, et je tins bon. Mais les jours passant, ma pulsion ne diminuait pas, bien au contraire. Je devins irritable et sombrai dans un état dépressif, jusqu’au jour où j'en vins à me demander si je ne me trompais pas d'objet. Était-il possible que mon corps ne cherchait pas le sucre, mais qu'il me demandait autre chose ?
En examinant l’étiquette de la pâtée pour chats, je me rendis compte qu’elle était totalement dépourvue de micro-nutriments : elle ne comportait ni vitamine, ni minéraux, ni aucun d’acides aminés essentiels. Rien de tout ça ! Rien que des calories. Juste des calories. Et si vous regardez tout ce que vous achetez en grande surface, tout est centré sur les calories. On attire volontairement notre attention sur elles, en évitant soigneusement de mentionner les nutriments les plus essentiels au fonctionnement de notre organisme : les micro-nutriments.
Le chat n’était donc pas accro. Il était affamé et réclamait des éléments essentiels à sa survie.
Où trouver ces éléments vitaux ? Dans les aliments dont l’industrie nous prive en raison des procédés de raffinage et de stérilisation : céréales complètes, fruits et légumes frais ET mûrs. Autrement dit : vivant ! Rien de ce qui est conçu à l’échelle industrielle ne suffit à nous combler. On alimente l’homme civilisé, mais on ne le nourrit plus.
Et voilà que tout prenait un sens.
C’était évident !
À voir le mal partout, on finit par considèrer notre corps comme un ennemi.
Vous souvenez-vous de Galilée ? Pour les sciences anciennes, la Terre était le centre du monde. Et hormis quelques incohérences par-ci par-là, cette vision marche bien. Elle est logique, simple, et donne un sens à notre environnement.
Une autre vision intéressante est l’échelle de l’évolution des espèces où l’Homme trône au pinacle, alors que les autres espèces restent au stade primitif. Mais cette vision de l’évolution proposée par Darwin s’effiloche également au fil des découvertes et elle ne tient pas la route.
Nous reproduisons la même erreur avec notre mental (ou notre conscience, au gré de la définition de chacun) : nous nous croyons la chose la plus importante de notre univers personnel. C’est « Moi » qui décide et mon corps s’y plie. Et quelle rage lorsqu’il ne réagit pas selon notre volonté !
Ce besoin de tout maîtriser naît d’une erreur d’interprétation qui consiste à donner une place royale à la personnalité alors qu’elle n’est qu’une fonction parmi d’autres (au même titre que la respiration ou la digestion, par exemple).
Nous en sommes arrivés à réprimer nos pulsions et abordons tous les signaux internes avec arrogance, à tel point que l’individu devient un énorme champ de bataille où s’affrontent la volonté d’un côté et les besoins naturels du corps de l’autre.
Voyez-vous, notre corps ne joue pas au plus malin. Il n’est pas aussi "tordu" que notre égo. Regardez l’animal ! Il est dans le présent et réagit à son environnement, à ce qui se passe autour de lui, et ce, tout à fait naturellement. Il ne monte pas de plan, il répond à son instinct et son instinct lui dicte ce qui est bon pour lui ou non. C’est cette même chose que nous ressentons et que nous avons découverte ensemble un peu plus haut : ce ressenti qui nous avertit que nous nous éloignons ou non de notre équilibre.
Alors, où est l’erreur ?
L’erreur est d’agir promptement, et de vouloir immédiatement combler n’importe quel vide ressenti, parce qu’on ne veut plus souffrir le moindre désagrément, ni prendre la peine d'analyser d'abord notre vrai ressenti.
Or toutes nos sensations ont un sens, une raison d’être. Et il semblerait que nous les interprétions fort mal.
Je n’ai plus jamais été le même
Ayant compris cela, dès cet instant je commençai à me méfier de plus en plus de toutes ces solutions de facilité. Je me jurai de désormais prendre le temps d'analyser honnêtement les demandes de mon corps, surtout si elles avaient un caractère pénible, plutôt que de vouloir les faire taire.
Voyez-vous, certains luttent contre leurs pulsions. Maintenant, je savais qu’il ne s’agissait nullement d’une bataille et qu’en cherchant à les éradiquer, nous leur donnions plus de force encore, pour la simple raison qu’en réalité, elles expriment à leur façon des exigences vitales pour notre organisme.
Je ne dis pas qu’il faille s’y abandonner. Je pense qu’il faut analyser la demande et y répondre en conséquence, c’est-à-dire… adéquatement. Comment réagiriez-vous si ayant demandé à votre grand-père un tournevis cruciforme, celui-ci décrochait le crucifix du mur ? Vous élèveriez la voix : « Non Papi ! Pas le CRU-CI-FIX, le tournevis CRU-CI-FORME dans la boite à OU-TIL ! ». Dialogue de sourds, n’est-ce pas ? Mais c'est précisément ce qui se passe pour nos compulsions !
Je pense que si nous ne répondons pas de manière adéquate aux demandes de notre corps, celui-ci continuera à nous réclamer avec insistance ce dont il a besoin, et cela crescendo.
Plus j'y réfléchissais, plus je me rendais compte que ce phénomène remettait en question beaucoup de choses. Nombre de nos comportements se révélaient à postériori comme des erreurs de jugement ou d'interprétation. Existait-il une intelligence biologique ? Mes cellules savaient-elles mieux que moi ce qu’il leur fallait pour se maintenir en vie ? Douleur et désagrément, n’était-ce pas leur mode de communication pour alerter ma conscience et la pousser à réagir ?
Pour la première fois de ma vie, je me sentais plus idiot que mon propre corps. C’est étrange à dire, mais moi, qui m’identifiais à ma conscience, je venais de découvrir qu’elle n’était qu’une fonction parmi beaucoup d’autres. Je la croyais suprême, mais en réalité j’interprétais et assumais très mal son véritable rôle qui était d’assurer l’équilibre vital des milliards de cellules dont elle avait la garde.
Au lieu de quoi, je passais mon temps à me saturer de plaisirs divers et variés. Je me noyais dans l‘océan des sens, oubliant que j’avais également quelques devoirs envers mon corps.
Je décidais donc de renouer le dialogue avec lui. De l’écouter plus attentivement. Et dans ce duo, la culpabilité n’avait plus aucune place.
Retenez bien cette expérience. Ne l’oubliez jamais. Elle vous permettra de comprendre toutes les aberrations de la nature humaine. Maintenant que vous le savez, vous le verrez. Cela deviendra évident pour vous. Il suffisait juste de le savoir.
Enfin, ne faites pas les sourds ! Face aux demandes de votre corps, interrogez-vous : « De quoi avez-vous - les cellules - vraiment besoin ? Qu'êtes voue en train de me demander ? » Faites-le sincèrement. Intériorisez-vous. Regardez ce microcosme avec bienveillance, vous en êtes le Grand Frère.
Wladislas BARATH


